Une Belle Baraque.

Il passe comme ça, pas vraiment inaperçu, de temps en temps, et ceux qui foulent régulièrement de leurs pieds le parquet craquant du Celtic Pub l’auront sûrement déjà remarqué, parfois dans une élégance singulière, souvent dans une tenue de petites gens. Toujours un couvre-chef; une fois une casquette griffée du logo d’une équipe de basket de la N.B.A., une autre fois une chapka authentiquement soviétique, une autre fois encore un chapeau de feutre usé par tant d’années. Car des années, le Monsieur en a accumulé un nombre certain: la dernière fois qu’on s’est arrêté de compter, il y en avait déjà plus de 80. Je ne sais pas grand chose de tout ce temps passé à avancer, mais j’imagine bien que, malheureusement comme c’est souvent le cas, il n’a pas été un fil ininterrompu de joie et d’allégresse. Et il est là, toujours le sourire, prompt à offrir un verre au voisin de comptoir, il a envie de parler, très envie de partager des sentiments, mais malheureusement, son accent d’ancien harki rend parfois l’exercice de conversation malaisé. On doit s’y reprendre à plusieurs fois, le faire répéter, et les soirées qu’il n’est pas d’humeur, il peut se perdre dans un accès de colère mignonne. Alors son visage bonhomme se renfrogne, ses petits yeux tout ronds et tout noirs se cachent derrière un froncement de sourcil et il jette une main en arrière comme ultime geste de ras-le-bol.

Alors il rentre, là, souvent discret, il arrive à l’heure à laquelle ses errances lui font franchir le seuil du Celtic, jamais pressé, toujours à l’aise, et il passe  commande de son verre, sans oublier de l’assortir d’un « s’il vous plaît » fort pittoresque. Il se mettra dans un coin, n’embêtera personne, et écoutera le plus souvent attentivement la musique, les yeux clos, battant la mesure avec un index dansant dans les airs. Toutes les musiques, de quel type qu’elle soit. Et si par hasard il arrive à l’heure d’un concert, il se mettra bien confortablement face au groupe, peu importe que celui-ci envoie 105 décibels ou une harmonies de cordes frottées délicatement. Alors un sourire apparaîtra sur ses joues en forme de pomme, et la joie qui émanera de son visage rappellera plus l’aura d’un jeune enfant que celle d’un ancien combattant.

Bref, cet homme est heureux, il semble traverser notre époque chagrinante avec une insouciance d’un autre âge. Rien ne l’atteint, il se promène le soir dans notre ville, toujours seul, et est constamment enchanté de rencontrer ses contemporains, qu’il aborde systématiquement avec la plus grande courtoisie. Pourquoi donc m’étendre de cette manière sur une personne, aussi charmante soit-elle, avec laquelle j’entretiens des rapports aussi chaleureux que ténus? Et bien parce que, en plus d’être fier de compter ce personnage au nombre de mes clients, ce qu’il a fait ce soir m’a particulièrement touché; puisqu’il est entré, comme à son habitude, dans ce bar, au milieu du brouhaha développé par la musique incertaine diffusé par la sono et les éclats des clients plutôt bigarrés, et  en me proposant, comme de coutume, de boire un verre, que, comme de coutume, je refuse poliment, il m’a dit de garder 5€ pour la musique, en me pointant du menton la batterie empilée là depuis 3 bonnes heures, entourée des énormes amplis, qui avaient cessé de rugir depuis plus longtemps encore. Il n’y avait pas pour moi plus belle manière de terminer cette belle  soirée du concert organisé par Be Gore in Bigorre, avec Trash Nasty et Iron Slaught, que de voir une belle personne vaquant à sa vie sans se préoccuper outre mesure de celle des autres,  se sentir aussi concernée par ce projet.

3 Commentaires

  1. janoladisto dit : Répondre

    monsieur mouche!!!!!

  2. stef dit : Répondre

    jolie chronique de la vie merci!!!
    Stef

  3. stef dit : Répondre

    jolie chronique de la vie, Merci
    stef

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